À plus de 100 km/h ! Et si l’avenir des courses à vélo s’inspirait de la Formule 1 ?
ANTICIPATION – Les présentations de prototypes de vélos électriques ultra-performants entièrement tournés vers l’aérodynamisme signés Van Rysel et Trek nous projettent dans un futur où la compétition cycliste n’aurait plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Une évolution que certains trouveront sans doute aussi désirable que d’autres la jugeront parfaitement détestable.

Et si, demain, une course cycliste ne se gagnait plus avec les jambes les plus puissantes, mais avec le meilleur pilote, la meilleure machine et la meilleure stratégie énergétique ? Se projetant à des vitesses de l’ordre de 100 km/h, des prototypes signés Trek et Van Rysel dessinent un cyclisme qui ressemble moins au Tour de France qu’à la Formule 1.
Avec des moteurs multiples, de la récupération d’énergie, des carrosseries aérodynamiques et des combinaisons futuristes, le vélo électrique pourrait, un jour peut-être, déboucher sur une nouvelle discipline sportive. C’est en tout cas l’une des portes ouvertes par ces deux grands fabricants de vélos, sinon à quoi bon imaginer de tels super-vélos ?
Certes, ce scénario semble encore appartenir à la science-fiction. Pourtant, en janvier dernier, Van Rysel dévoilait le FTP² et créait la stupeur générale. Ce vélo de laboratoire conçu autour d’une version modifiée du moteur Mahle M40 est capable selon la marque de multiplier jusqu’à quatre fois la puissance fournie par le cycliste tout en proposant une recherche aérodynamique extrême.

Le prototype est annoncé capable de dépasser les 100 km/h dans un environnement contrôlé. Son cadre, son casque, sa combinaison et même ses chaussures ont été conçus comme un seul système aérodynamique. Le cockpit reprend les codes d’une monoplace et permet de contrôler plusieurs fonctions sans même quitter les mains du guidon.
Dans le même genre, il y a quelques semaines, Trek fêtait ses 50 ans en poussant encore les curseurs. Son MAD1 est présenté comme une vision des 50 prochaines années de la marque et, surtout, comme une réflexion sur les courses du futur, libérées des contraintes actuelles de la route.

Trois moteurs sont imaginés : un au pédalier, un à l’arrière pour les hautes vitesses et un à l’avant capable de récupérer de l’énergie. Le vélo reçoit aussi une transmission à variation continue, des batteries solides, des supercondensateurs et un système de refroidissement expérimental. La vitesse cible atteint là encore les 100 km/h.
Un cycliste moins athlète que pilote
À 25 ou 30 km/h, le moteur d’un vélo permet de limiter efficacement l’effort à fournir pour lutter contre le vent, même si l’on a une position tout sauf aérodynamique sur la selle. À 100 km/h, le problème change de nature. L’aérodynamisme et la résistance de l’air deviennent les composantes essentielles de la vitesse et de la performance à vélo.
Une étude consacrée aux vélos couchés carénés montre qu’à 130 km/h, un vélo traditionnel demanderait théoriquement quelque 5800 watts de puissance développée, contre environ 350 watts pour un véhicule optimisé aérodynamiquement. La différence ne vient donc pas seulement du moteur, mais de la manière dont on fend l’air.
Autre preuve, les vélos carénés de record ont déjà démontré que l’aérodynamisme pouvait transformer radicalement les performances humaines. En 2015, Todd Reichert a atteint 139,45 km/h sur un vélo musculaire à Battle Mountain. Imaginez avec un moteur en plus !

En plus de ces machines de compétition, les bras du pilote pourraient devenir des vrais éléments aérodynamiques via une combinaison spécifique. Sa position pourrait modifier l’écoulement de l’air. Des capteurs pourraient mesurer en permanence la vitesse et les flux autour de la machine pour l’aider à les optimiser. Les pneus, les roues, le cadre et même le casque pourraient être pensés ensemble.
FTP² et MAD1 vont déjà dans cette direction avec des extensions de cockpit utilisées comme surfaces aérodynamiques, des capteurs à tous les niveaux et de l’équipement spécifique pour le pilote. Sur de tels vélos, le rôle du cycliste ne serait plus seulement de produire les watts, mais surtout d’exploiter chacun des aspects les plus technologiques pour optimiser son pilotage afin d’aller le plus vite et/ou le plus loin possible.



Une approche totalement différente du dépassement sportif tel qu’on le conçoit aujourd’hui face aux champions des différentes disciplines cyclistes, y compris les compétitions de VTT à assistance électrique.
Du vélo au « derby » technologique : l’énergie comme stratégie
Dans cet imaginaire, de nombreux cyclistes « tradis » ne se retrouveront pas. Mais chacun conviendra que la gestion énergétique permet quelques tentatives de rapprochement avec… la Formule 1. Depuis l’introduction des systèmes hybrides, la F1 transforme une partie du freinage en énergie récupérable. En 2026, la part électrique des groupes propulseurs devient encore plus importante, avec un objectif d’environ 50 % de la puissance provenant du système électrique.
Le MAD1 de Trek reprend cette logique. Son moteur avant récupère de l’énergie et ses supercondensateurs peuvent absorber rapidement de l’électricité lors des phases de décélération avant de la restituer lors des accélérations.
On commence alors à imaginer une discipline dans laquelle le pilote devrait choisir quand utiliser toute la puissance disponible. Freiner plus tard permettrait de gagner du temps, mais peut aussi modifier la quantité d’énergie récupérée. Prendre une trajectoire différente pourrait favoriser l’aérodynamisme. Une attaque trop précoce pourrait vider les réserves électriques.

Avec une telle évolution de la discipline, le spectacle serait bien différent de celui que nous livrent les ascensions de cols les plus ardus dans de fins corridors s’ouvrant dans une foule en délire. Le cyclisme sur route repose largement sur l’endurance, la tactique collective et la géographie du parcours. Une course de vélos électriques extrêmes pourrait au contraire se rapprocher du karting, du MotoGP ou même du derby : circuit court, virages relevés, freinages puissants, dépassements, accélérations et différences de comportement entre les machines.
Vers un championnat de « Formule Vélo » à l’horizon 2035 ?
Plongeons dans cet imaginaire : finis les cols et les longues échappées. Les courses se disputeraient sur des circuits fermés de 5 à 10 km, avec de longues lignes droites, des épingles et des portions techniques. Chaque pilote disposerait d’une machine développée par son constructeur, avec un moteur central et plusieurs unités électriques capables de délivrer plusieurs dizaines de kilowatts pendant quelques secondes.
La batterie deviendrait une réserve stratégique. Il faudrait choisir quand déployer la puissance maximale, quand économiser l’énergie et surtout quand freiner pour récupérer quelques précieux watts. Les ingénieurs suivraient en direct la température des moteurs, l’état de la batterie, la vitesse et les données aérodynamiques.
Les vélos pourraient aussi adopter des dispositifs aérodynamiques actifs, capables de modifier leur comportement selon la phase de course. En ligne droite, la machine chercherait la vitesse maximale. Au freinage et dans les virages, elle privilégierait l’appui et la stabilité. Soyons fous, nous aussi, poussons tous les curseurs de l’imaginaire au maximum. Après tout, on est juste là pour s’amuser. On n’a pas dit « rêver », on se doute qu’à ce stade, certains d’entre vous détestent déjà un « sport » qui n’existe pas et n’existera probablement jamais.
Le pilote devrait en tout cas apprendre à exploiter cette mécanique. Position, trajectoire, freinage, gestion de l’énergie et dépassements compteraient autant que sa capacité à produire des watts. Chaque Grand Prix pourrait alors devenir une partie d’échecs à 100 km/h. Avec des stands, des qualifications, des stratégies différentes et plusieurs catégories techniques.
Ce futur déjà vu dans la science-fiction
Ce vélo paraît étrange parce que notre imaginaire associe encore la bicyclette à une machine relativement simple. Pourtant, la science-fiction l’a souvent imaginée autrement. Dans Tron, les Light Cycles de Syd Mead transforment la moto en objet aérodynamique futuriste. Katsuhiro Otomo expliquait d’ailleurs que le design de la moto de Kaneda dans Akira avait été initialement inspiré par ces véhicules.

Ces machines n’ont pas grand-chose à voir avec un vélo de route. Mais elles partagent avec les prototypes de Trek et Van Rysel une même obsession : faire disparaître la frontière entre véhicule, pilote et interface.

Le rapprochement n’est pas uniquement esthétique. L’historien Jeremy Withers a consacré un ouvrage aux représentations des vélos et des véhicules futuristes dans la science-fiction américaine. Le vélo y apparaît régulièrement comme une technologie permettant d’imaginer d’autres manières de se déplacer.
Reste à inventer les règles
On se demande alors : y aurait-il un public pour ce vélo là ? Et si oui, qui pour inventer, réguler, organiser la discipline ?
Aujourd’hui, les compétitions UCI encadrent volontairement la technologie, y compris dans le domaine des compétitions officielles de VTT à assistance électrique. Les vélos sont équipés de moteurs développant 250 watts de puissance nominale continue, avec une assistance jusqu’à 25 km/h et une gestion stricte des batteries. L’objectif est de conserver un terrain de jeu technologique relativement équitable.
Si l’on se projette dans des compétitions à 100 km/h et plus, il faudrait presque réfléchir à l’inverse. Il faudrait décider ce qui peut être optimisé. La puissance ? La capacité de batterie ? L’aérodynamisme ? Le nombre de moteurs ? La récupération d’énergie ? Le poids ? Les aides électroniques ? Le refroidissement ? La télémétrie ?
Y aurait-il plusieurs catégories ? Une très réglementée pour que le rôle et l’expérience du pilote soient préservées. Une autre beaucoup plus libre et ouverte, pour stimuler l’innovation et la recherche chez les constructeurs.
A ce stade, bien sûr, Trek et Van Rysel précisent tous deux que leurs machines resteront des concepts. Mais ce n’est peut-être pas le plus important. Comme les concept-cars ou les prototypes de compétition, ces objets servent aussi à tester des idées avant qu’elles ne deviennent acceptables, abordables ou simplement désirables. La preuve, ils nous ont donné envie de réfléchir, de nous émanciper de tout cadre connu, de nous projeter dans un futur de la compétition vélo qui peut sembler complètement délirant. A l’opposé même des valeurs de ce sport aujourd’hui, mais néanmoins désirable sous certains aspects.
- Publié le 21 septembre 2026
En banlieue parisienne, ce quadra père de 2 enfants pratique le vélo au quotidien de manière (assez) sportive, sur route et en dehors. A des envies de longues randonnées à la découverte de nouveaux paysages.