Pourquoi les jeunes roulent-ils moins à vélo que prévu ?
Depuis plusieurs années, les politiques cyclables se multiplient. Pistes protégées, aides à l’achat, plans vélo, apprentissage à l’école : le vélo bénéficie d’un soutien inédit en Europe. Malgré cette dynamique, les adolescents et les jeunes adultes roulent souvent moins qu’espéré.

Le sujet est important parce qu’il touche à quelque chose de plus profond que la simple pratique sportive. Le vélo est souvent présenté comme un outil central de la transition écologique et des mobilités du futur. Mais si les jeunes générations ne s’en emparent pas durablement, c’est tout le récit de la “génération vélo” qui mérite d’être questionné.
Tous les jeunes ne roulent pas autant qu’on l’imagine
Vus de loin, les signaux semblent positifs. Une enquête du ministère français des Transports publiée en 2025 indique que 35 % des Français utilisent le vélo au moins une fois par mois. Chez les jeunes adultes, la pratique reste effectivement plus élevée que chez les seniors. Mais cela masque une réalité plus contrastée, car la pratique du vélo diminue souvent fortement à l’adolescence puis au début de l’âge adulte.
C’est ce que montre notamment une étude suisse publiée dans le journal Transport Reviews. Les chercheurs ont suivi plus de 1 300 jeunes âgés de 12 à 20 ans et observent un phénomène clair : presque tous apprennent à faire du vélo pendant l’enfance, mais une partie importante abandonne progressivement la pratique en grandissant.
La thèse d’Aurélie Schmassmann, publiée en 2025 à l’Université de Lausanne, va encore plus loin. Elle montre que près de la moitié des jeunes suisses ne font plus de vélo à 18 ans. Plus frappant encore, la possession même d’un vélo diminue avec l’âge : environ 13 % des 12-13 ans n’ont pas de vélo, contre 25 % chez les 19-20 ans. Autrement dit, le problème n’est pas uniquement l’usage. C’est aussi le décrochage progressif du vélo dans le quotidien des jeunes.
Le vélo reste associé à l’enfance
C’est probablement l’un des points les plus intéressants de ces recherches. Dans beaucoup de pays européens, le vélo reste fortement lié à l’enfance ou au loisir. Chez les adolescents, l’entrée dans le lycée puis dans les études supérieures modifie profondément les habitudes de déplacement. Les distances augmentent, les horaires changent et les transports collectifs prennent souvent le relais. Dans les zones périurbaines, la voiture devient aussi un symbole d’autonomie beaucoup plus valorisé socialement.

Le vélo subit alors une forme de déclassement culturel. Pour une partie des jeunes, il cesse d’être un outil d’émancipation pour redevenir un objet “d’enfant”. La chercheuse suisse montre d’ailleurs que les usages utilitaires chutent particulièrement vite après 15 ans. Les jeunes qui continuent à rouler le font davantage pour le loisir ou le sport que pour leurs déplacements quotidiens.
La sécurité reste un frein massif
Les infrastructures cyclables progressent, mais le sentiment de sécurité reste très insuffisant, notamment chez les plus jeunes. Une étude européenne menée par Decathlon en 2025 montre que la Gen Z aimerait davantage utiliser le vélo au quotidien, mais réclame avant tout des pistes protégées et des environnements plus sûrs.

Le problème est particulièrement visible en France. Plusieurs enquêtes européennes montrent que les cyclistes français figurent parmi ceux qui se sentent le moins en sécurité sur la route. Cette question touche fortement les adolescents et les jeunes femmes. Au Royaume-Uni, un rapport de Sustrans publié en 2025 révèle que les garçons roulent presque deux fois plus que les filles. Seuls 8 % des adolescentes interrogées se considèrent comme des cyclistes régulières. Le vélo reste donc une pratique très sensible au sentiment de vulnérabilité.
Le smartphone concurrence aussi le vélo
C’est un aspect moins souvent évoqué, mais qui apparaît en filigrane dans plusieurs travaux : les modes de sociabilité des adolescents ont changé. Les jeunes sortent moins seuls qu’avant, se déplacent différemment et passent davantage de temps dans des espaces numériques. Là où le vélo représentait historiquement une forme de liberté physique et sociale, le smartphone joue désormais une partie de ce rôle.
Cela ne signifie pas que les jeunes ne bougent plus. Mais leurs pratiques de mobilité deviennent plus fragmentées, plus ponctuelles et parfois moins autonomes. Le vélo souffre aussi d’une concurrence forte des autres mobilités urbaines : trottinettes électriques, transports en commun améliorés, covoiturage ou VAE en libre-service.
Le prix devient un nouveau problème
Autre paradoxe : alors que les politiques cyclables progressent, le vélo devient plus cher. Le prix moyen des vélos vendus en France a fortement augmenté ces dernières années, tiré notamment par le VAE. Cette inflation complique l’accès au vélo pour les jeunes adultes, particulièrement étudiants ou précaires.

Un vélo urbain fiable, sécurisé contre le vol et correctement équipé représente désormais un budget conséquent. Et contrairement aux Pays-Bas ou au Danemark, la culture du vélo d’occasion quotidien reste encore relativement limitée en France.
Le vrai enjeu : transformer une pratique d’enfance en habitude durable
Le plus frappant dans toutes ces études, c’est que le problème ne vient pas de l’apprentissage. La quasi-totalité des jeunes sait faire du vélo. Le défi consiste plutôt à maintenir cette pratique dans le passage à l’adolescence puis à l’âge adulte.
Pour y parvenir, il faut surmonter plusieurs embuches. D’une part, le besoin d’infrastructures ne se limite pas aux pistes cyclables. Il faut également que les établissements scolaires soient facilement accessibles à vélo et que des stationnements sécurisés soient largement présents sur leurs lieux d’études, mais également ceux de loisirs.
Le vélo reste encore très dépendant du contexte familial et social. Les études montrent que les enfants de parents cyclistes roulent beaucoup plus souvent eux-mêmes. Les adultes sont donc aussi en partie responsables par l’exemple qu’ils donnent (ou ne donnent pas).
Il reste également un énorme travail à faire pour rendre le vélo désirable. Pour ce faire, il faudrait que la culture du vélo puisse sortir des cadres sportifs et vélotaf. Le vélo manque cruellement d’ambassadeurs parmi les personnalités suivies par les jeunes. Les rares évènements où une star a osé prendre un vélo ne suffisent pas.
Peut-être est-ce aussi à nous, médias, de porter des messages qui sont destinés aux jeunes. L’essor du vélo électrique a totalement invisibilisé le vélo classique, abordable, simple et pensé pour tous. Il reste donc encore beaucoup de travail pour que le vélo devienne une véritable habitude chez les jeunes.
- Publié le 21 mai 2026